Obtenir une décision de justice ordonnant l’expulsion de squatters est souvent perçu par les propriétaires comme la fin d’un long calvaire. Pourtant, la réalité administrative française réserve parfois une surprise amère : le refus du Préfet d’accorder le concours de la force publique. Ce mécanisme transforme une victoire légale en une défaite concrète, laissant le propriétaire démuni face à un logement occupé.
Le cadre légal : une victoire judiciaire parfois théorique
Lorsqu’un logement est squatté, la procédure classique — qu’elle soit accélérée (Loi ASAP) ou judiciaire — aboutit à un jugement d’expulsion. Ce titre exécutoire est l’arme juridique suprême. En théorie, il permet de solliciter un huissier de justice (commissaire de justice) pour libérer les lieux. Cependant, l’huissier ne peut agir seul si les occupants refusent de partir. Il doit alors solliciter l’État pour obtenir l’assistance de la police ou de la gendarmerie.
C’est ici que le bât blesse. Le Préfet, représentant de l’État, dispose d’un pouvoir discrétionnaire pour accorder ou non ce soutien.

Pourquoi le Préfet peut-il s’opposer à l’expulsion ?
L’opposition du Préfet ne relève pas de l’arbitraire pur, mais d’une balance des risques. Plusieurs motifs peuvent justifier ce refus :
- Troubles à l’ordre public : Si l’expulsion risque de provoquer des heurts violents ou des manifestations dans le quartier.
- Profil des occupants : La présence de jeunes enfants, de personnes âgées ou de personnes en situation de grande vulnérabilité peut inciter l’administration à temporiser.
- Trêve hivernale : Bien que les squatters soient désormais exclus de la trêve hivernale dans la plupart des cas, des considérations humanitaires locales pèsent encore lourdement.
Les conséquences : un propriétaire dépossédé malgré la loi

Le refus de prêter main-forte à l’exécution d’un jugement crée une situation kafkaïenne. Le propriétaire détient un document officiel prouvant son droit, mais il ne peut l’exercer. Les charges continuent de s’accumuler (taxes, entretien, frais de procédure), tandis que le bien subit une dégradation progressive.
Cette situation est vécue comme une injustice profonde. Le sentiment de défaite est d’autant plus grand que les délais s’allongent : le silence du Préfet pendant deux mois vaut rejet implicite.
Quels recours face au refus du concours de la force publique ?
Tout n’est pas perdu, mais la bataille change de terrain : elle devient administrative.
- Le recours gracieux : Tenter de convaincre le Préfet de revenir sur sa décision en apportant de nouveaux éléments.
- La responsabilité de l’État : C’est le levier principal. Puisque l’État refuse d’exécuter une décision de justice, il commet une faute qui engage sa responsabilité. Le propriétaire peut demander une indemnisation couvrant le préjudice subi (loyers perdus, frais engagés).
Bien que l’indemnisation soit souvent obtenue devant le Tribunal Administratif, elle ne rend pas le logement. Elle compense financièrement une « défaite » que l’État préfère payer plutôt que d’assumer le coût social d’une expulsion complexe.

